Tromper ses actionnaires est aussi un « sévice client ». Dans son point de vue sur les Echos du 17 avril 2011, Gérard Augustin-Normand nous exposait les stratagèmes divers et (très) variés pour gagner ou conserver la confiance d’investisseus qui auraient mieux fait d’y regarder de plus près. Et on ne parle pas ici de Bernard Madoff, mais de banquiers ou de chefs d’entreprises beaucoup plus respectables.

Les tricheurs. Dans leur diversité
Ils ne sont pas tous les mêmes, il y en a de plusieurs espèces, mais ils ont tous un trait commun : ils ne disent pas la vérité, ils ne disent pas toute la vérité, ils bluffent, ils dissimulent ; pour simplifier, appelons-les « les tricheurs ».

Il y a tout d’abord quelques banquiers d’affaires ; ils ont accompagné en Bourse de jeunes entreprises technologiques et multiplié à cette occasion leur investissement par dix ou par cent. Ils ont souvent bénéficié de la complicité des analystes financiers, de la complaisance des commissaires aux comptes, du manque de vigilance des autorités boursières et de la naïveté des actionnaires individuels ; ils ont tiré le maximum de la nouvelle économie.
Consciente de certains excès, la COB semble aujourd’hui soucieuse de contrôler les opérations au cours de la période qui précède immédiatement l’entrée en Bourse et les valorisations retenues lors des introductions. De gigantesques « sauts de valeur » ont entraîné des surévaluations flagrantes. La responsabilité des banquiers dans la crise actuelle est incontestable ; le ralentissement économique ne peut en effet suffire à justifier de tels écarts entre les hypothèses retenues dans les documents de présentation et la réalité telle qu’elle est apparue quelques mois plus tard. Au final, les petits actionnaires ont souvent perdu l’essentiel de leur mise ; les banquiers, quant à eux, ont engrangé de substantielles commissions et de coquettes plus-values.
Mais les banquiers ne sont pas les seuls responsables : unis à eux par une puissante communauté d’intérêts, les chefs d’entreprise, y compris ceux de l’économie traditionnelle, ont bien souvent dérapé : par avidité, par faiblesse ou par orgueil, pour gonfler leur patrimoine, pour ne pas décevoir ou pour faire la une des magazines, ils ont fréquemment défendu avec assurance des perspectives qu’ils savaient irréalistes : carton jaune pour Francis Olivier (Sidel) et Philippe Bourguignon (Club Méditerranée) _ une communication très imprudente et un soupçon de manipulation de cours pour le premier ; deux « profit warnings » en moins de trois mois et une petite manipulation des comptes pour le second.
Il y a aussi les « inventeurs », ceux qui, à grands renforts médiatiques, annoncent des découvertes extraordinaires alors qu’elles sont à peine sorties des cartons, des ordinateurs ou des éprouvettes. C’est le cas de Francis Olivier _ encore lui ! _ qui, en mars 1999, a fait exploser son cours de Bourse en dévoilant Actis, procédé révolutionnaire pour les bouteilles de bière en plastique, qui a malheureusement séduit d’avantage les analystes financiers que les brasseurs ; idem pour Mendel, l’Internet en quatre dimensions de Duran Duboi et, plus récemment, pour la Famoxin, la protéine antiobésité de Genset.
N’oublions pas les rois de la « création de valeur », les adeptes de l’Ebitda, cette petite merveille de la « nouvelle économie » qui permet de faire croire que l’on gagne de l’argent quand on en perd beaucoup : on supprime les impôts _ bien sûr _, mais aussi les frais financiers, les provisions et les amortissements. Les courtiers en ligne, particulièrement maltraités en Bourse ces derniers temps, mais très inventifs, gomment aussi les frais de marketing en oubliant de préciser que, sans communication, ils n’auraient pas de clients. Pourquoi s’arrêter en si bon chemin et ne pas déduire aussi les frais de personnel ?
Il y a encore les petits cachottiers, comme Ernest-Antoine Seillière : il avait déjà dissimulé des informations embarrassantes sur Trader.com au moment de son entrée en Bourse ; aujourd’hui, empêtré dans l’affaire AOM, le patron du Medef, l’apôtre de la transparence, a bien du mal à avouer avoir servi de prête-nom aux Suisses pour leur permettre de contourner la législation européenne.
Il y a enfin les menteurs, qui n’hésitent pas à truquer les comptes ou à évoquer des contrats imaginaires pour retarder l’échéance fatale. Fin de partie pour Régina Rubens qui a cherché à dissimuler des pertes supérieures à son chiffre d’affaires. Carton rouge pour Nicolas Gaume qui a attendu le 12 mars 2001 pour reconnaître que le chiffre d’affaires 2000 de Kalisto était de 19 millions de francs et non de 170 millions, comme il l’avait encore confirmé avec aplomb en novembre dernier.
Pauvres petits actionnaires ! Pauvres petits actionnaires français bien désarmés devant tous ces mensonges. Contrairement à leurs homologues américains, qui n’hésitent pas à engager des « class actions » pour information mensongère, ils ne peuvent pas encore s’unir pour poursuivre les tricheurs devant les tribunaux. Toujours sur le modèle américain, rêvons d’une plus grande transparence sur les stock-options _ leur attribution et leur exercice _, et sur les opérations réalisées par les dirigeants.
Ne désespérons pas, la loi progresse plus vite que la nature humaine.