Publié sur Ladepeche.fr le 31/08/2013

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Éric Denjean a été au cœur du combat syndical et judiciaire, en tant qu'ancien employé et délégué syndical de SFR à Toulouse./Photo DR

 Éric Denjean a été au cœur du combat syndical et judiciaire, en tant qu’ancien employé et délégué syndical de SFR à Toulouse./Photo DR ©Ladepeche.fr

Éric Denjean, ancien employé et délégué syndical du service client de SFR, publie un livre qui retrace le combat judiciaire des ex-SFR, «vendus» pour l’euro symbolique à des sous-traitants, et leur victoire en mars 2012. Édifiant.

Pourquoi et comment un grand groupe français, SFR, a-t-il pu se «débarrasser» en 2007 de 1 877 salariés dans ses centres d’appels, en revendant ceux-ci à deux prestataires spécialisés, eux-mêmes se situant parmi les leaders mondiaux (Teleperformance et Arvato) ? C’est à cette question que répond Éric Denjean, 46 ans, un ancien employé et délégué syndical chez SFR, dans «SFR, les coulisses d’une machine à cash», en vente depuis quelques jours (1). Il y démonte point par point, documents confidentiels et témoignages à l’appui, la stratégie d’entente entre SFR et ses sous-traitants, pour externaliser de manière frauduleuse des salariés devenus trop «chers».

Que raconte votre livre ?

C’est l’histoire d’un combat et d’une victoire. Un combat syndical et solidaire, entre mai et août 2007, où les salariés ont lutté contre le projet de SFR, qui se débarrassait d’eux. Le projet est passé, en force, mais le combat judiciaire a pris le relais. Il a été long et douloureux, mais couronné de succès. Les prud’hommes, puis la cour d’appel ont donné raison aux 132 salariés qui ont eu le courage d’aller en justice (lire ci-dessous).

Les anciens salariés et leurs avocats ont réussi à démasquer des manœuvres très sophistiquées…

Oui, la justice l’a bien expliqué : SFR s’est engagé à maintenir l’emploi, et a négocié en douce avec des prestataires pour qu’ils reprennent l’activité. Si les conditions sociales et salariales avaient été les mêmes que chez SFR, pas de souci. Mais SFR savait pertinemment que les salariés n’allaient pas rester avec les conditions sociales de Teleperformance. Ils se sont donc entendus pour mettre en place un plan de départs, un outil qui permettait au sous-traitant de se débarrasser des ex-SFR.

Aujourd’hui, d’autres anciens salariés vont-ils aussi aller en justice ?

C’est très possible. Ils attendent avec impatience l’arrêt de la Cour de cassation, devant laquelle la direction de SFR s’est pourvue. Cet arrêt pourrait aussi faire jurisprudence, pour qu’à l’avenir ce genre d’entente illicite ne se reproduise plus.

Que pourrait changer un arrêt négatif ?

Ce serait un retour en arrière, vers la cour d’appel, qui devrait rendre un nouveau jugement.

Pourquoi ce livre ? Pourquoi aujourd’hui ?

Les ex-SFR aimaient leur entreprise. Ils se sont sentis profondément trahis, par un groupe qui faisait 12 Mds€ de chiffre d’affaires. J’espère que ce livre remplira son devoir de mémoire.

Que sont devenus les ex-SFR ?

Près de 99 % d’entre eux ont préféré quitter leur nouvel employeur.

(1) Éditions Malpaso, 171 p., 20 €, en vente par correspondance sur les sites http://sfr-lelivre.jimdo.com/et www.malpaso.org


De la détresse à la victoire des salariés

Le 23 mai 2007, par de simples mails, des salariés du service client de l’opérateur de téléphonie mobile SFR sont informés qu’ils ne feront bientôt plus partie de l’entreprise, mais qu’ils vont intégrer des sous-traitants, Teleperformance et Arvato. Près de 1900 employés sont concernés, sur les sites de Toulouse, Lyon et Poitiers. Une grève de grande ampleur, qui durera trois mois, commence alors, notamment sur le site de Toulouse. Dans la foulée, plusieurs centaines d’employés attaquent SFR devant les prud’hommes.

Le 6 juillet 2010, le conseil de prud’hommes de Toulouse condamne SFR et Teleperformance pour «perte de chance

[pour le salarié] d’avoir pu conserver son emploi et… perte des avantages collectifs». Les dommages et intérêts vont de 10 000 à 20 000 € selon l’ancienneté. Mais SFR fait appel, ce qui suspend tout versement des sommes dues. Ce n’est que deux ans plus tard, après des mois de combats, des années de souffrances et d’espoirs, que le verdict tombe. Le 9 mars 2012, la cour d’appel de Toulouse déclare SFR et Teleperformance coupables, et les condamne à verser 1,8 M€ à 132 ex-salariés de SFR. La justice confirme le verdict rendu par le tribunal des prud’hommes en ces termes : «Les agissements fautifs[des deux groupes] au regard notamment d’une exécution déloyale des contrats de travail et de leur collusion frauduleuse sont bien à l’origine de la perte de chance[pour l’ex-salarié] d’être maintenu dans son emploi.» La justice démontre donc que SFR et Teleperformance se sont entendus pour liquider purement et simplement 1 900 personnes. Comme l’explique l’avocat des ex-SFR, Me Romain Geoffroy, «SFR a violé ses engagements en matière d’emploi. Ils s’étaient engagés à maintenir l’emploi[…] , et ont parallèlement négocié un contrat de sous-traitance, dans lequel ils écrivent en substance : «On va céder nos centres d’appels. Comme on sait que les 1 877 salariés ne vont pas rester, on vous donne une soulte de 100 millions d’euros pour financer les départs.» Ainsi, SFR s’est exonéré de toute obligation de mettre en œuvre un plan de sauvegarde de l’emploi. Ils ont dit à Teleperformance : «Voilà cent millions[…] , faites le plan de sauvegarde, tout le monde l’intégrera». Évidemment, puisque les salaires et avantages étaient moins importants chez Teleperformance que chez SFR». En mars 2012, suite à sa condamnation en appel, SFR a fait savoir qu’elle se pourvoyait en cassation. L’arrêt de la Cour de cassation n’a pas encore été rendu à ce jour.


Le chiffre : 132

salariés de SFR > ont gagné en justice. La cour d’appel a condamné SFR à leur verser 1,8 M€ en mars 2012. SFR s’est pourvu en cassation. L’arrêt de la Cour est attendu dans les prochains jours. Un jugement positif pourrait pousser d’autres ex-SFR à porter plainte.

C.Dm.